[Bref Historique] Le premier terrain d’aviation des Émirats Arabes Unis

Dans Bref Historique, on aborde de manière « succincte » mais non pas moins simplifiée un pan de l’histoire de l’aéronautique mondiale. Aujourd’hui, on va parler du premier terrain d’aviation des Émirats Arabes Unis. Un lieu chargé d’histoire qui fut implanté dès les années 1930…


L’ancien aéroport de Sharjah, proche de la grande ville de Dubaï aux Émirats Arabes Unis, est le premier terrain d’aviation puis aéroport du pays. Il reçoit son premier avion le 5 octobre 1932. Les émirats régionaux étant encore à cette époque des protectorats britanniques, ce sont alors des avions de l’Empire qui furent les premiers à poser leurs roues sur le sable du désert.

I- Une escale technique sur la Route des Indes Britanniques

Imperial Airways fut la première compagnie de long-courriers britannique. Créée en 1924, la compagnie aérienne exploitait des lignes reliant Londres à toutes les grandes villes de l’Empire Colonial Britannique. En effet, le Royaume-Uni possédait de nombreuses colonies en Afrique et en Asie à l’aube du XXe siècle. Afin de garder le contrôle et opérer des échanges commerciaux, le transport aérien était utilisé dans le but de créer un gigantesque réseau ; à l’image du réseau maritime développé par le Royaume-Uni aux siècles précédents pour les mêmes fins. Ces routes servaient notamment à transporter des cadres travaillant à Londres vers les colonies pour voyages d’affaires ou pour une installation à durée déterminée ou non. Le but ici était de créer des liens permanents et forts entre les colonies et protectorats de la Couronne Britannique.

La liaison la plus importante pour Imperial Airways est sans conteste les Indes Britanniques. Ainsi, l’idée d’une ligne naitra et aura pour point de chute, depuis Londres-Croydon, l’aéroport de Karachi dans l’actuel Pakistan. Plus tard, en 1929, la route est prolongée jusqu’à Delhi.

Publicité d’Imperial Airways montrant un HP.42 de face (© Al Mahatta Museum)

Le porte-étendard de la compagnie dans les années trente était le Handley Page HP.42. Cet appareil est un quadrimoteur Bristol Jupiter XIF à neuf cylindres disposés en étoile, d’une puissance unitaire de quatre cent cinquante chevaux vapeurs. Cet appareil gagna ses lettres de noblesses dans la compagnie privée grâce à son architecture quadrimoteur : un gage de fiabilité, de redondance et donc de sécurité. En effet, l’argument publicitaire de l’époque d’Imperial Airways sur ses lignes était : « Chaque avion d’Imperial a 4 moteurs pour la sécurité ». Le HP.42 était capable de transporter vingt-quatre passagers dans une cabine luxueuse, digne des grands trains Pullman : boiseries, sièges de salon… Cependant, cet appareil avait un point faible qu’il partageait avec tous les appareils de son époque : le rayon d’action. En effet, le HP.42 ne pouvait parcourir qu’une distance de 805 kilomètres, après quoi, l’escale était obligatoire.

Ainsi, la ligne vers les Indes devait, pour exister, disposer de nombreuses escales. Avant même que les Handley Page HP.42 s’aventurent sur cette ligne des Indes, les hydravions d’Imperial Airways effectuaient déjà des rotations. Ces routes passaient par le Moyen-Orient et les hydravions amerrissaient alors près de Sharjah, dans le Golfe Persique. Cependant, bien que les hydravions aient déjà à cette époque des capacités de transport de matériel plus élevée que les avions long-courrier, ils ont un rayon d’action généralement plus faible. De plus, il est plus difficile d’opérer des aéronefs depuis la côte, car encore plus soumis à la météo et aux facéties de la mer, que des avions atterrissant sur un sol dur. Ainsi, afin de pallier ces problèmes et disposer de la possibilité d’atterrir sur un terrain d’aviation, le sultan de la région, Sheik Sultan bin Saqr, autorisa les Britanniques à créer un terrain d’aviation. Nous sommes alors en 1929.

Le choix de Sharjah ne s’est pas fait par hasard. En effet, la région a commencé, au début du XXe siècle à devenir importante avec la découverte de gisements pétroliers qui feront plus tard la fortune des Émirats Arabes Unis à leur fondation. L’intérêt du Royaume-Uni de construire à Sharjah est de posséder un terrain d’aviation proche des champs pétrolifères. Cette proximité permet d’une part de disposer rapidement des ressources afin de les rapatrier au Royaume-Uni et d’autre part d’y envoyer des cadres de la compagnie Anglo-Persian Oil Compagny (plus tard British Petroleum) rapidement et à moindre coûts.

Ainsi, la Royal Air Force est dépêchée sur place afin de construire le futur terrain d’aviation. Celui-ci est de construction rudimentaire et basé sur l’architecture typique des forts militaires britanniques. Le bâtiment principal est alors constitué du strict nécessaire : un bloc technique, des chambres de repos pour les pilotes et les passagers et un quartier pour les mécaniciens. Le choix du terrain de construction s’était porté sur un lac salé et la première piste de ce terrain d’aviation n’était pas balisée et prenait place sur cette grande zone.

Handley Page HP.42W Hengist, avion-frère du Hanno (© Aéro Seven)

En 1932, fin de la construction du terrain, Sharjah reçut son premier vol régulier. C’était un vol à destination des Indes opéré par Imperial Airways avec le Handley Page HP.42W Hanno (immatriculation : G-AAUD). Les vols réguliers pour les Indes avaient pour destinations principales Le Caire, Bagdad et Karachi ; en passant par différents points d’avitaillement dont Sharjah faisait partie. Les vols opérés par Imperial atterrissaient à Sharjah une fois par semaine. Ils se posaient, avitaillaient et restaient pour la nuit afin de redécoller au petit matin. L’aéroport prit de plus en plus d’importance de 1932 à 1934 et devint plus qu’une escale technique : un réel point d’arrêt pour certains passagers. Pendant ce temps, la route des Indes s’allongea et atteindra plus tard l’Australie.

II- RAF Sharjah : prise d’importance du terrain et période militaire

Le trafic vers Sharjah s’intensifia durant l’Entre-deux-guerres. Ainsi, le besoin d’avoir des informations météorologiques précises se fit ressentir. C’est pour répondre à cette demande que fut installée sur l’aéroport de Sharjah la première station météorologique des États de la Trêve (Trucial States, groupe d’Émirats dans la région des actuels Émirats Arabes Unis).

(Afin de comprendre les photos ci-dessus, une petite parenthèse sur les mesures météorologiques s’impose… La météorologie en aéronautique est une discipline très importante, qui n’est autre qu’un des éléments permettant la sécurité des vols. Cette science repose sur des méthodes, dont la théorie du Chaos (statistique), et nécessite des instruments pointus. En effet, les phénomènes météorologiques sont tellement assujettis aux conditions initiales qu’un petit rien peut changer une prévision. Ces prévisions, d’ailleurs, se basent sur des mesures en de longs intervalles de temps. D’où l’importance de disposer d’instruments qui enregistrent les données afin de connaître une évolution de situation et vers quel phénomène l’on peut tendre dans un temps plus lointain. C’est dans cette optique que la majorité des appareils météorologiques sont couplés à un enregistreur. Celui-ci était d’abord à bande de papier montée sur dérouleur muni d’un traceur, avant de devenir un support informatique. Ces instruments enregistreurs sont tous suivis du suffixe « -graphe » lorsqu’ils tracent sur bande.

Les instruments météorologique mesurent principalement :

  • La température (thermomètre) et le point de rosée (psychromètre)
  • La pression atmosphérique (baromètre)
  • L’humidité (hygromètre)
  • La force du vent (anémomètre) et sa direction (girouette)
  • La visibilité sol (diffusomètre)
  • La couverture nuageuse et sa densité (radar météorologique)
  • Les précipitations (pluviomètre)
  • L’ensoleillement (actinomètre) associé au bilan radiatif

Ce sujet mériterait a minima un article ou au mieux une vidéo pour approfondir… Mais refermons la parenthèse…)

Un des nombreux registres météorologiques de l’aéroport de Sharjah, datant de 1960 (© Aéro Seven)

De 1934, date de son installation, à 1977, date d’ouverture du nouvel aéroport international, la station a fonctionné sans discontinuer et les données amassées durant cette période de 43 ans sont toujours conservées. Cette station météorologique va alors profiter aux aviateurs de la Royal Air Force qui vont commencer à l’utiliser à des fins militaires dès 1935.

En effet, l’histoire de l’aéroport de Sharjah est très liée à la présence de la RAF dans la région. Avant même la construction de l’aérodrome devenu aéroport, le No.203 Squadron RAF inspecta la zone avec des hydravions bimoteurs de reconnaissance Supermarine Southampton dès 1929 en vue de l’installation d’une base. En 1935, l’aéroport existant est utilisé comme escale technique par les bombardiers de reconnaissance Vickers Vincent. Ceux-ci ont permis à la RAF de prospecter la zone vers le Sud afin de créer de nouvelles bases dans le Golfe. Ces opérations du No.84 Squadron RAF permirent notamment l’ouverture ou l’agrandissement des bases de Salalah (Oman), Masirah (Oman) et Khormaskar (Yemen). De plus, la présence de la RAF au Moyen-Orient fut bien utile à la compagnie Imperial Airways qui, le 29 août 1936, perdit un avion dans le désert. Ce sont des Vincent du No.84 Squadron qui furent chargés de retrouver le HP.42E Horsa (immatriculation : G-AAUC) qui dût faire un atterrissage d’urgence sur le sable.

Carte de la base RAF de Sharjah (© RAF)

En 1940, durant la Seconde Guerre mondiale, Sharjah devient une base RAF à part entière. Face aux besoins grandissants des aviateurs britanniques pour assurer leurs missions, des travaux sont entrepris : la piste principale de l’aéroport est allongée et deux autres pistes sont créées suivant l’architecture de pistes triangulaires typique des installations RAF. La présence des militaires britanniques a aussi façonné d’une certaine manière le paysage culturel de la ville : afin d’assurer la distraction de ces aviateurs lors des périodes de permissions, un cinéma fut installé en 1945, le premier des États de la Trêve.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’aéroport de Sharjah conserve une partie militaire, mais rouvre à la circulation aérienne publique. Afin de gérer le trafic militaire et un trafic civil grandissant dans la zone, une nouvelle tour de contrôle est construite en 1956.

On peut remarquer l’architecture bipoutre sur ce de Havilland Vampire FB.6 (© Aéro Seven)

Côté militaire, la base aérienne hébergea de nombreux escadrons, dont certains utilisaient les appareils les plus récents pris en compte par la Royal Air Force. On peut citer notamment le Hawker Hunter, appareil monoréacteur de facture britannique. Ce chasseur supersonique est un des successeurs du premier avion de chasse à réaction britannique de série : le Gloster Meteor. Les appareils basés dans les États du Golfe ont notamment été engagés par la RAF lors de la crise de Suez en 1956. Autre appareil utilisé à RAF Sharjah : de Havilland Vampire. Cet appareil est le second chasseur à réaction britannique produit en série. Le Vampire connut de nombreuses versions, dont des licences à l’export (Mistral en France, produit par la SNCASE), et se différencie de nombreux appareils par son architecture bipoutre. L’activité militaire des Britanniques cessa en décembre 1971.

III- Activités civiles d’Après-Guerre et naissance de Gulf Aviation

Pendant ce temps, dès 1945, le trafic reprend sur l’aéroport de Sharjah. L’essor du trafic aérien dans la zone du Moyen-Orient est symbolisé par la création de la compagnie aérienne Gulf Aviation Co. Ltd. Cette compagnie a été fondée en 1949 dans le royaume du Bahreïn, protectorat britannique à cette époque. Son créateur, Freddie Bosworth, ancien pilote de la Royal Air Force, avait pour ambition de relier tous les protectorats britanniques pétroliers du Golfe par des liaisons aériennes régionales.

Ainsi, Gulf Aviation Compagny acquit quelques Avro Anson, bimoteurs de l’Entre-deux-guerres et massivement utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, un de Havilland DH.86 Express, quadrimoteur dérivé du bimoteur DH.84 Dragon, a été incorporé, mais eut une carrière assez courte.

Pour remplacer tous ces appareils déjà obsolètes, la compagnie décide naturellement d’utiliser des avions de facture britannique. Fidèle au constructeur de Havilland, Gulf Aviation incorpore dans sa flotte des DH.104 Dove malgré le crash de l’appareil prêté à la compagnie pour les essais en ligne. Cet accident emporta le directeur de celle-ci. Son dérivé, le quadrimoteur DH.144 Heron, sera aussi inclus à la flotte à hauteur de cinq exemplaires, et comme tous les appareils de la compagnie, utilisé pour le transport de passagers ainsi que pour le transport du courrier pour la Royal Mail.

Douglas C-47 Dakota de Gulf Aviation (© Aéro Seven)

Durant le milieu des années 1950, quelques Douglas C-47 Dakota de la Royal Air Force reversés dans le civil viennent grossir la flotte. Dérivé de l’avion de transport civil Douglas DC-3, le Douglas C-47 Skytrain (Dakota chez les Britanniques de la RAF) est un appareil bimoteur de transport militaire. Capable de missions de parachutage et de transport de charges lourdes sur terrains non préparés, il tient sa robustesse de son ascendant. En effet, le Douglas DC-3, conçu 6 années plus tôt, était pensé pour le transport civil longue distance. Ainsi, les deux appareils partageant la même plateforme et les mêmes moteurs Pratt & Whitney Twin Wasp, partagent aussi les mêmes avantages : fiables, faciles d’entretien, corvéables à merci… Des qualités qui font que même aujourd’hui, des DC-3 et C-47 produits pendant la guerre sont encore en service actif.

Mais les appareils à réaction ne tarderont pas à arriver par la mise sous contrôle de Gulf Aviation par la BOAC (British Overseas Airways Corporation). En effet, la BOAC mit en leasing certains de ces appareils. Parmi eux, on peut citer le premier avion de ligne à réaction produit de l’histoire, le de Havilland Comet. Cet appareil est un quadriréacteur à l’aérodynamique étudiée, avec ses nacelles moteur noyées dans les ailes et son nez arrondi. Ce nez sera d’ailleurs utilisé par Sud-Aviation dans la conception du biréacteur SE.210 Caravelle. Autre appareil à être pris en compte par Gulf Aviation : le Vickers Super VC10. Cet appareil est un quadriréacteur pouvant emporter 150 passagers qui a une architecture atypique. Disposant d’un empennage en T, ses réacteurs sont regroupés par nacelles de deux et sont disposées à l’arrière du fuselage, comme sur la Caravelle française. Tous ces appareils furent loués avant l’indépendance de la compagnie par rapport à la Grande-Bretagne.

IV- Besoin d’un nouvel aéroport et Al Mahatta Airport Museum

Dans les années 1960-1970, l’aéroport de Sharjah a été agrandi d’un nouveau terminal. Dans le même temps, le trafic aérien a augmenté de manière exponentielle. L’importance commerciale de la zone avec l’exploitation du pétrole et l’afflux de touristes de plus en plus élevé, la construction d’un nouvel aéroport devient nécessaire. Cette nécessité est d’autant plus grande que la ville a atteint puis encerclé l’actuel aéroport, rendant impossible tout agrandissement. En outre, l’aéroport de Sharjah est en concurrence directe avec celui de Dubaï, situé à quelques encablures de là et construit en 1959.

Maquette de l’aéroport de Dubaï en 1959 (© Aéro Seven)

La construction du nouvel aéroport a commencé au début des années 1970 et il fut inauguré puis ouvert à la circulation aérienne en 1977. C’est ainsi que ferma l’ancien aéroport de Sharjah, premier terrain d’aviation des actuels Émirats Arabes Unis. Les pistes secondaires sont condamnées et détruites ; la piste principale est neutralisée et sert aujourd’hui de grand boulevard. Le fort et la tour de contrôle sont laissés à l’abandon. Cependant, en 1998, l’ancien aéroport renaît de ses cendres et devient Al Mahatta Airport Museum, premier et seul musée aéronautique des Émirats Arabes Unis. Avec une collection d’avions bien entretenue d’une des premières compagnies aériennes du Golfe, le musée dispose d’exemplaires rares mais tout aussi mythiques.

Cet aéroport, à bien des égards, à une histoire similaire à celle de l’aéroport du Bourget, à des milliers de kilomètres de là…

 


Écrit par Dénys KARAKAYA (Professeur Axton Seven)

 


Sources

La majorité des sources de cet article provient des cartels explicatifs, du livret de visite et des objets exposés au Al Mahatta Airport Museum : musée qu’il est conseillé de visiter si vous êtes de passage près de Dubaï…

https://en.wikipedia.org/wiki/No._84_Squadron_RAF
https://en.wikipedia.org/wiki/No._203_Squadron_RAF
http://www.radfanhunters.co.uk/Sharjah.htm
https://www.forces-war-records.co.uk/units/682/raf-sharjah/

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